ELLIT : Base de données en Littérature française du douzième siècle au vingtième siècle
Dossier

à propos
de la Farce et
Molière

 

Molière récupérera des éléments de la farce traditionnelle - dont les intrigues simples et le jargon attribué aux personnages de médecins - pour créer de petits bijoux de théâtre comique. Il soumet tout, les jeux de scène comme les débordements verbaux, à l'action de la pièce et il donne de l'importance aux jeux physiques. Ces deux améliorations que Molière apporte à la farce française viennent de l'influence de la commedia dell'arte qui, on a tendance à l'oublier, a imposé en comédie l'idée de structurer un spectacle comique autour de son action.

C'est grâce à la farce que Molière est devenu l'artiste favori du jeune Louis XIV et que l'État lui a donné les moyens de créer ses grandes comédies. Car, ce jour du 24 octobre 1658, alors que Molière, après treize ans d'errance, a enfin réussi à jouer devant le roi, c'est une farce qui a sauvé la situation. Molière, dont le rêve était d'être un grand tragédien malgré son peu de succès dans ce domaine, avait choisi de présenter au roi
Nicomède de Corneille. La représentation avait été ennuyante et pénible. Pour sauver la situation, Molière décide sur le coup de jouer une farce en complément de programme, le Docteur amoureux, dont le texte est aujourd'hui perdu : or, le roi rit comme il n'avait jamais ri au théâtre. L'échec de Nicomède est effacé du coup et, sur ordre du roi, Molière se retrouve avec une salle à Paris (sans loyer à payer!) et doté d'une subvention annuelle.

Parmi les trente-deux pièces de Molière, on classe habituellement comme farces les cinq pièces suivantes, même si certaines portent officiellement le titre de comédie ou même, dans le cas de
l'Amour médecin, de comédie-ballet : la Jalousie du Barbouillé (avant 1654), le Médecin volant (avant 1654), Sganarelle ou le Cocu imaginaire (1660), le Mariage forcé (1664) et l'Amour médecin (1665). Deux de ses comédies en trois actes tiennent beaucoup de la farce: le Médecin malgré lui (1666) et les Fourberies de Scapin (1671). Enfin, certaines farces de Molière, datant de ses années d'apprentissage, sont perdues à jamais : les Trois Docteurs rivaux, le Docteur amoureux, le Maître d'école, Gorgibus dans le sac et le Fagoteux.

La Jalousie du Barbouillé
Il s'agit là du plus ancien texte que nous possédons de Molière, antérieur à 1654. À Paris, Molière a repris cette pièce en 1660, 1662, 1663 et 1664 sous le titre la Jalousie de Gros-René, du nom de son interprète, le comédien René Berthelot dont le nom de comédien était Du Parc pour les pièces sérieuses et les grandes comédies, et Gros-René pour les farces.

L'action de cette farce vient probablement d'un canevas connu de
comédie italienne dont la source est peut-être un conte de Boccace. Le Barbouillé, mari jaloux, verrouille sa porte pour que sa femme volage soit prise dehors. Grâce à un stratagème, c'est lui qui se retrouve à l'extérieur de son logis. La présence d'un médecin vaniteux et bavard ainsi que des parents de l'épouse viennent enrichir l'action. Molière, en 1668, reprendra cette situation au troisième acte de sa comédie George Dandin. .

Le Mariage forcé
Cette farce, créée dans les appartements de la reine-mère au Louvre le 29 janvier 1664, est à l'origine une comédie-ballet ; d'ailleurs, lors de cette première représentation, Louis XIV en personne jouait un rôle dans les ballets. Mais, comme Molière l'a fait par la suite, on la joue comme farce en un acte.

Sganarelle, vieux, veut épouser la jeune et jolie Dorimène. Elle est bien d'accord : elle pourra ainsi échapper à l'autorité de son père et avoir tous les amants qu'elle voudra bien. Sganarelle, qui ne sait rien des intentions volages de sa fiancée mais qui s'inquiète tout de même, consulte son ami Geronimo, puis deux docteurs en philosophie - consultations qui ne l'éclairent en rien. Lorsqu'il surprend une conversation entre Dorimène et son amant Lycaste, Sganarelle veut rompre sa promesse de mariage. Mais Alcidas, le frère de sa fiancée, fier-à-bras de son état, roue Sganarelle de coups de bâton jusqu'à ce qu'il consente à ce mariage où il sera, c'est assuré, malheureux et trompé.

La parodie du discours savant que l'on retrouve dans cette farce vient en droite ligne des parodies médiévales et s'inspire fortement du
Tiers Livre de Rabelais.

L'Amour médecin
Cette farce a été créée à Versailles le 15 septembre 1665, entre
Dom Juan et le Misanthrope : ce qui montre à quel point Molière, sans problème, passe de la farce aux grandes constructions dramaturgiques complexes, tant du point de vue philosophique que du point de vue psychologique.

La fille de Sganarelle est malade, affligée d'une incompréhensible mélancolie. On fait venir quatre médecins plus savants - et plus exploiteurs - les uns que les autres. Rien n'y fait. Surgit un jeune médecin qui, en fait, est l'amoureux de la jeune fille, déguisé. Il fait croire à Sganarelle que sa fille est folle et que la seule façon de la guérir est de lui faire croire qu'on la marie. Sganarelle consent avec enthousiasme à ce faux mariage entre sa fille et le jeune médecin, sans se rendre compte que ce mariage est tout ce qu'il y a de plus vrai.

C'est dans cette pièce que Molière, qui se serait fait aider de
Boileau, s'est amusé à parodier les cinq médecins les plus connus de Paris, dont Daquin, médecin du roi et propriétaire de la maison où logeait Molière. Et c'est aussi dans cette pièce que Molière lance ses plus belles vacheries à la médecine de son temps.

Dans ces trois farces, les médecins, avec leur chapeau pointu et leurs longs oripeaux noirs, étaient une présence constante. Si la parodie des galimatias savants et médicaux est un des ressorts comiques de la farce française depuis le Moyen-Âge, et sans parler des délires du Dottore de la
commedia dell'arte, c'est Molière qui démontre le premier (et c'est pour cette raison que ses comédies demeurent actuelles) que les médecins ne veulent pas qu'on les comprennent. Il expose que le langage exerce un énorme pouvoir lorsque celui qui l'énonce travaille à n'être pas compris. Il montre aussi que ce pouvoir du discours incompréhensible est une compensation pour une impossibilité à comprendre le réel et à agir sur lui : les médecins de Molière étourdissent leurs patients de discours car ils ne savent pas comment les guérir.

Les Fourberies de Scapin

Octave et Léandre, deux jeunes gens, sont mal pris : leurs pères, qui sont amis, reviennent de voyage, et eux, pendant ce voyage, ont fait des bêtises. Octave a épousé Hyacinte, une jeune fille pauvre, et ce sans le consentement de son père Argante. Et Léandre, fils de Géronte, s'est amouraché d'une Eacute;gyptienne (c'est-à-dire une gitane) nommée Zerbinette, ce qui ne plaira pas non plus à son père. Pour se sortir de cette situation fâcheuse, ils font appel à un valet plein d'invention : Scapin, qui, effectivement, prend la situation en main. Au vieil Argante, il raconte une histoire abracadabrante : la tendre Hyacinte a un frère, terrible spadassin, qui accepterait que le mariage soit rompu moyennant un sac de pistoles. Comme Argante trouve le montant trop élevé, il décide d'en appeler en justice, ce dont Scapin le dissuade en lui faisant un portrait effrayant des horreurs du système judiciaire. À Géronte, il raconte que son fils enlevé par les Turcs, est à bord d'une galère et lui soutire ainsi cinq cents écus de prétendue rançon. Et pour se venger de l'avarice de Géronte, il l'enferme en plus dans un sac en lui faisant croire qu'un groupe de fiers-à-bras veulent l'attaquer : il en profite pour rouer Géronte de coups, mais le vieillard, qui met la tête hors du sac, surprend Scapin et jure qu'il le fera pendre. Or, on découvre qu'Hyacinte est la fille de Géronte, née d'un mariage secret. Quant à Zerbinette, elle s'avère être la fille d'Argante, enlevée en bas âge par des Égyptiens. Plus rien ne s'oppose aux épousailles d'Octave et d'Hyacinte et à celles de Léandre et de Zerbinette. Les deux vieillards voudraient bien se venger de Scapin lorsqu'il apparaît la tête entourée d'un bandage, prétendant qu'il est si grièvement blessé qu'il va mourir. Évidemment qu'on lui pardonne. Évidemment aussi qu'il guérit instantanément, disant à l'assemblée qui s'apprête à aller souper : « Et moi qu'on me porte au bout de la table, en attendant que je meure ».

Les Fourberies de Scapin, créées en 1671, datent de la dernière période de la vie de Molière, qui mourra deux ans plus tard. C'est une comédie pure, une sorte de machine à jouer ou, si l'on veut être plus précis, une célébration du théâtre où Scapin se révèle être un double de Molière.

La pièce est d'une unité remarquable et dotée d'un rythme époustouflant : tout s'enchaîne avec une logique confondante qui trouve sa source dans les stratagèmes que Scapin ne cesse d'inventer pour sauver les amours d'Octave et de Léandre. La pièce défile à toute allure, sans temps mort. Pourtant, s'il est une pièce de Molière construite à partir de sources aussi disparates que simples à identifier, c'est bien les Fourberies de Scapin.

La première source est le
Phormio de l'auteur latin Térence (~184 - ~159), qui était considéré au dix-septième siècle comme le modèle premier pour la comédie. Phormio est le nom d'un habile parasite social qui aide deux cousins à se trouver des épouses pendant que les pères des deux jeunes gens sont en voyage ; lorsque les pères reviennent, avec d'autres plans matrimoniaux pour leur fils, Phormio réussit à arranger la situation tout en soutirant de l'argent aux vieillards. On le voit, toute l'intrigue de Scapin est là.

Mais les emprunts ne s'arrêtent pas là. Lorsque Sylvestre se déguise en spadassin pour menacer Argante, Molière fait un emprunt à l'autre grand auteur romain de comédies,
Plaute (~250 - ~184), qui avait imaginé une semblable situation dans son Bacchis. De la Soeur de Rotrou (1609-1650), il vole le jargon des soldats et certains traits du héros de la pièce, le valet Ergaste, se retrouvent chez Scapin. À Cyrano de Bergerac (le vrai ! 1619- 1655), il emprunte une réplique de son Pédant joué : le célèbre " Que diable allait-il faire dans cette galère?" Enfin, cette pièce dont l'action se déroule dans une Naples de fantaisie, emprunte sa vitalité et la personnalité de Scapin à la commedia dell'arte.

On demeure étonné de la façon avec laquelle Molière a su intégrer ces matériaux dramaturgiques épars pour créer une pièce qui, à chacun de ses moments, porte sa marque. Et depuis la célèbre mise en scène de Jacques Copeau en 1920, on voit à quel point ce qui crée l'unité de la pièce, c'est le théâtre lui-même. Scapin, devant les yeux des spectateurs, noue et dénoue des situations qu'il a lui-même inventées. Il est, comme sur le vif, l'auteur de la pièce qui se déroule devant nous. À sa manière, il est l'équivalent de Prospéro dans la Tempête de Shakespeare : un double de l'auteur. Si Molière s'est mis en scène lui-même dans
l'Impromptu de Versailles, c'est dans les Fourberies de Scapin, sous le masque de ce valet, qu'il révèle le fonctionnement de son art.

Mais les Fourberies de Scapin ne sont pas qu'une machine de théâtre dont les rouages se créent à mesure devant nous. C'est une des pièces où Molière détaille le mieux un des thèmes qui lui est cher : le droit au mariage d'amour chez les jeunes, en dépit des parents qui souhaitent choisir les conjoints de leur progéniture sans tenir compte de leurs désirs et de leurs intérêts.

De plus, en créant Scapin, Molière met au monde un nouveau type de valet de théâtre. Scapin est un grand premier rôle : il est à la fois le personnage principal et le moteur de la pièce, ce qui ne s'était jamais vu auparavant pour un valet. De plus, Scapin ne dépend de personne, il crée sa propre vie grâce à ses propres ressources et oriente la vie des autres personnages. Il n'est pas Figaro, qui sera conscient de la portée sociale révolutionnaire de ses talents, mais il en est le père.

C'est le 24 mai 1671 que Molière et sa Troupe du roi créent les Fourberies de Scapin dans leur salle du Palais-Royal. La pièce n'a pas de succès et ne sera jouée que dix-huit fois. Molière ne la reprendra pas de son vivant. Sur les raisons de cet échec, les historiens ne s'entendent guère. Certains avancent l'opinion que le public de Molière, après les raffinements du
Misanthrope, de Tartuffe ou de Psyché (créé juste avant Scapin), acceptait mal une pièce aussi farcesque. D'autres avancent l'idée que Molière, malade, n'arrivait pas à soutenir le rythme endiablé de ce rôle épuisant. Chose certaine, la pièce est reprise avec succès par la troupe de Molière qui après la mort de l'auteur, la jouera exactement 200 fois entre 1673 et 1715 (la fin du règne de Louis XIV). Elle a fini par s'imposer comme une des comédies de Molière les plus fréquemment produites.

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