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Dossier

Ce que dit Gustave Lanson à propos de l'oeuvre de Rabelais 

 

´Rabelais n'est pas profond, il faut oser le dire. Sa pensée a gagné à s'envelopper de voiles, elle a grandi en se dérobant. Sa philosophie […] sera celle de Molière et de Voltaire ; celle, remarquons-le, des plus purs représentants de la race, et en effet elle exprime une des plus permanentes dispositions de la race, l'inaptitude métaphysique : une autre encore, la confiance en la vie, la joie invincible de vivre. Au fond, en effet, il ne philosophe que pour légitimer la souveraine exigence de son tempérament : cet optimisme rationaliste, naturaliste, ou de quelque nom qu'on veuille appeler cette assez superficielle doctrine, lui sert surtout à fonder en raison son amour immense et irrésistible de la vie.
Car voilà le trait dominant et comme la source profonde de son génie : il a aimé la vie, plus largement, plus souverainement qu'aucun de ses ancÍtres ou descendants intellectuels, comme on pouvait l'aimer seulement en ce siècle, et à cette époque du siècle, dans la première et magnifique expansion de l'humanité débridée, qui veut tout à la fois et tout sans mesure, savoir, sentir, et agir. Rabelais aime la vie, non par système et abstraitement, mais d'instinct par tous ses sens et toute son âme, non une idée de la vie, non certaines formes de la vie, mais la vie concrète et sensible, la vie des vivants, la vie de la chair et la vie de l'esprit, toutes les formes, belles ou laides, tous les actes, nobles ou vulgaires, où
s'exprime la vie. De là toute son œuvre découle.
Et, d'abord, pour n'en plus parler, l'obscénité énorme de son livre. Toute l'animalité s'y peint, dans ses fonctions les plus grossières, comme on y trouve les plus pures opérations de la vie intellectuelle. Il y manque, pourrait-on dire, la vie sentimentale : c'est vrai. Et par là Rabelais est en plein dans la pure tradition du génie français, qui jusqu'au milieu du XVIIe siècle ne connaît guère la femme et cette vie tout affective dont elle nous semble être essentiellement source et sujet. Il n'y a vraiment pour lui que deux modes d'existence : par la chair, et par l'esprit : d'un cïté, la nutrition, et les séries multiples de phénomènes antécédents ou consécutifs ; de l'autre, la pensée, et la poursuite du vrai par la raison, du bien par la volonté. Des deux cïtés, la nature conduit l'Ítre par l'appétit, et des deux cïtés l'appétit se satisfait avec plaisir. Toutes les fonctions naturelles participent de la perfection de l'être, et forment une part de son bonheur. Rien n'est donc à cacher par soi-même, parce qu'il est comme il est. On voit que l'ordure de Rabelais est tout juste l'opposé de la gravelure du XVIIIe siècle, qui a sa raison au contraire dans la notion d'une indécence positive des choses désignées.
Aux mêmes idées se rattache la pédagogie de Rabelais : et par là s'explique qu'il ait si vigoureusement exprimé dans ses programmes encyclopédiques les plus profonds désirs et les plus effrénées espérances de son temps. Une sympathie trop vive l'attachait à tout ce qui est, pour qu'il ne favorisat pas tout ce qui voulait être. On n'aime pas la vie, si l'on n'aime pas le vouloir vivre, la puissance qui tend à l'acte, l'aspiration de l'Ítre à plus d'être encore : aussi Rabelais n'a-t-il qu'un principe. L'homme a le droit, le devoir d'Ítre le plus homme possible. Voyez la joie dont Gargantua salue l'imprimerie inventée, l'antiquité restaurée, "toutes disciplines restituées", et cette "manne céleste de bonne doctrine", par laquelle pourra Pantagruel largement profiter. Voyez de quel enthousiaste appel le bonhomme lance son fils à la recherche de la science universelle. Et lui-mÍme, en sa jeunesse, il a vaillamment, sous la saine direction de Ponocrates, tenté d'Ítre un homme complet : lettres, sciences, arts, armes, toutes les connaissances du savant, tous les exercices du gentilhomme, il n'a rien négligé ; il a mis en culture toutes les puissances de son esprit et de son corps. Le grand crime, ou la suprÍme "besterie", c'est "d'abâtardir les bons et nobles esprits", par une éducation qui comprime au lieu de développer : comme Gargantua d'abord, aux mains de maître Jobelin Bridé, était devenu gauche et lourd de son corps, et quoiqu'il étudiât très bien et y mît tout son temps, "toutefois en rien ne profitait". à grand peine, dans son indignation, Rabelais s'empêche-t-il d' "occire" le "vieux tousseux" de précepteur.
Au fond, la pédagogie de Rabelais se ramène à respecter la libre croissance de l'être humain, et à lui fournir copieusement toutes les nourritures que réclament pour son développement total ses appétits physiques et moraux. On passe de là facilement à sa morale. Elle se résume tout entière dans le précepte de Thélème : fais ce que voudras. Car la nature est bonne, et veut ce qu'il faut, quand elle n'est ni déviée ni comprimée : "parce que gens libères, bien nés, bien instruits, conversans en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux, et retire de vice : lequel ils nommaient honneur". Théorie superficielle, scabreuse, et qui renferme bien plus d'obscurité qu'on ne croirait d'abord, mais qui pour Rabelais n'est que l'expression d'une irrésistible et universelle sympathie. Il lui a fallu croire et professer la nature toute bonne, parce qu'il aimait toutes les manifestations de cette nature ; et son jugement moral s'est refusé à supprimer, mÍme en désir et en pensée, aucune des formes de la vie.
Il n'a vu le mal que dans la contrainte et la mutilation de la nature : le jeûne catholique, la chasteté monacale, tous les engagements et toutes les habitudes qui limitent la jouissance ou l'action, voilà les choses qui excitent le mépris ou l'indignation de Rabelais. Les moines, selon le vœu et l'esprit de leur ordre, chantent au chœur au lieu de courir à l'ennemi : sottise. Panurge, dans la tempÍte, geint, crie, prie et ne fait rien : c'est bien, car il agit par naturelle poltronnerie. Le vice naturel s'évanouit : Rabelais débride les instincts, enlève les péchés.
L'égoïsme qu'il prêche en liberté est à peu près inoffensif, parce qu'il s'offre dans sa simplicité primitive, tout proche de la naturelle volonté d'être, parce qu'il est soustrait aux malignes complications que la société y introduit, parce qu'en un mot il reste égoïsme, et ne devient pas ambition ni intérêt. De plus, comme il arrive souvent aux constructeurs des morales les moins morales, l'auteur répare par la rectitude de sa nature l'insuffisance de son système : comme il sent en lui la bonne volonté, la chaude sympathie, des formes affectueuses d'égoïsme, il érige son instinct en loi générale de l'humanité, et il se fait d'optimistes illusions sur le penchant inné des hommes à "faire tous ce qu'à un seul voyaient plaire". …minemment raisonnable, il compte que l'homme naturellement se conduira selon la raison, que la raison lui apprendra à Ítre bon, à préférer les plaisirs nobles aux basses jouissances, à faire servir la science à l'action, et l'action au bien général.
Il faut ajouter, pour être juste, que de ce même culte de la vie, de cette même joie d'être sortira une égalité sereine de l'âme. Les maux particuliers s'évanouiront dans la sensation fondamentale d'Ítre et d'agir ; et du respect des formes de la vie hors de soi comme en soi découlera la douceur à l'égard des hommes et des choses, indulgente sociabilité ou résignation stoïque. Ainsi se fondera le pantagruélisme, "vivre en paix, joie, santé, faisant toujours grand chère", disposition qui s'épure d'un livre à l'autre, et s'élève jusqu'à Ítre "certaine gaieté confite en mépris des choses fortuites".
Mais le pantagruélisme est aussi un appétit de savoir qui ne se contient dans aucune borne. Et c'est toujours le mÍme principe qui donne sa forme originale à la curiosité rabelaisienne. Elle a pour caractère de ne point séparer la sensation concrète de la connaissance abstraite : ce n'est point une science de cabinet qui substitue en quelque sorte à l'univers sensible un univers intelligible, aussi rigoureusement équivalent qu'infiniment dissemblable. En même temps que Rabelais veut tout connaître, et demande aux sciences encore balbutiantes de son temps l'explication de "tous les faits de nature", il retient soigneusement les formes de toutes choses et tous les accidents joyeux de l'individualité. Il ne jouit pleinement des types que dans les réalités qui les altèrent. Il lui faut de la substance, de la matière, de la chair, parce que là seulement est la vie. Et voilà pourquoi, plutït que mathématicien, ou astronome, plutôt même que grammairien ou antiquaire, Rabelais est médecin : médecin à la façon de son temps, c'est-à-dire physiologiste, anatomiste, et naturaliste à la fois, médecin de l'école de son ami Rondibilis, dont l'œuvre fut une Histoire des poissons. Par ce côté, le savant et l'artiste s'accordent en Rabelais.

Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, Librairie Hachette et Cie, Paris 1903.

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