
La Société française du XVIIIème siècle
- Les Philosophes et les Idées Nouvelles >-> 169
Le XVIIIème siècle, comme la Renaissance, est marqué par une fièvre de savoir et par un effort passionné pour libérer l'esprit humain.
- Le Développement de L'esprit Critique >-> 81
Les Philosophes
Les hommes du XVlllème siècle avaient une confiance immense dans la raison.
Non contents d'appliquer la raison aux questions scientifiques, ils voulurent l'appliquer aussi aux croyances religieuses et à toutes les institutions politiques et sociales. Jusqu'alors la plupart des hommes acceptaient, comme allant de soi, certaines affirmations: les sujets doivent professer la même religion que leur souverain; le prince doit être le maître absolu et les sujets n'ont aucun droit; la société doit être fondée sur l'inégalité; le gouvernement doit diriger l'activité économique; la censure doit interdire certains ouvrages, etc.
Les hommes du XVIIIème siècle discutèrent ces affirmations et, quand elles leur parurent fausses ou déraisonnables, ils les rejetèrent. Ceux qui appliquèrent ainsi à toutes choses l'esprit critique se donnèrent à eux-mêmes le nom de Philosophes, c'est-à-dire "amis de la sagesse". L'oeuvre des Philosophes fut donc surtout une oeuvre de combat, une lutte contre les "abus et les préjugés". Ils étaient persuadés que, dans un monde organisé selon la raison, où le "progrès des lumières" aurait dissipé les erreurs et les préjugés, les hommes seraient enfin heureux. Faire le bonheur des hommes, en développant leur raison, en les instruisant de leurs droits et en les libérant de tous les jougs, telle fut la mission à laquelle ils se consacrèrent avec enthousiasme.
- Les Origines du Mouvement Philosophique >-> 108
Ce mouvement d'idées qu'on appelle le mouvement philosophique a une double origine, française et anglaise. Dès la fin du XVllème siècle, un protestant français, réfugié en Hollande, Bayle, avait, dans son Dictionnaire historique et critique (1697), soumis les dogmes du christianisme à l'examen de la raison. D'autre part, les abus et les fautes du gouvernement de Louis XIV avaient éveillé les critiques de Vauban et de Fénelon, et suscité leurs projets de réforme. L'exemple de l'Angleterre fut plus important encore. Elle offrait le spectacle d'un "pays libre", où le régime de l'absolutisme et de l'intolérance avait été détruit par deux révolutions successives. Des écrivains, dont le plus célèbre est Locke, avaient justifié la révolution de 1688: le peuple, disaient-ils, est le véritable souverain; tous les hommes possèdent des droits naturels que les gouvernements sont tenus de respecter, et la tolérance religieuse doit être complète. A partir de 1715, les idées anglaises se répandirent largement en France.
- Les Principaux Philosophes
Les principaux Philosophes français furent Montesquieu, Voltaire, Diderot et Rousseau. Montesquieu était un magistrat de Bordeaux. Il publia sous la Régence les Lettres persanes (1721), spirituelle satire des moeurs et du gouvernement; puis, en 1748, L'Esprit des Lois , où il passait en revue les différentes formes de gouvernement, leurs qualités et leurs défauts.
Voltaire, au cours de sa longue vie (1694-1778), eut une action plus diverse et plus puissante. Réfugié en Angleterre, il en revint avec un livre, les Lettres philosophiques (1734), où il exaltait les libertés dont jouissaient les Anglais. Pendant vingt ans il s'occupa ensuite de science et d'histoire - appelé en Prusse par Frédéric II, il y publia Le Siècle de Louis XIV. Puis il s'établit à Ferney, non loin de Genève, sur la frontière franco-suisse, et, pendant près de trente ans, il exerça sur l'Europe une souveraineté intellectuelle incontestée. Son activité prodigieuse prit le plus souvent la forme de pamphlets spirituels et cinglants, vraie pluie de flèches qu'il lançait contre l'Eglise et contre le despotisme.
La grande oeuvre à laquelle Diderot attacha son nom fut la publication de l'Encyclopédie (1751-1772). Cet immense dictionnaire, auquel collaborèrent tous les écrivains et savants connus, fut le plus puissant instrument de la propagande philosophique.
Enfin Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), plus hardi, plus novateur que ses prédécesseurs, tira de leurs principes les conséquences devant lesquelles ils avaient parfois reculé. Dans le Discours sur l'origine de l'inégalité ; dans le Contrat social , dans l' Émile, il dégagea, avec une éloquence souvent passionnée, les principes de la souveraineté du peuple et de l'égalité des citoyens.
- La Critique des Institutions établies
- Les Attaques contre L'église
- plus de religions revélées
La confiance dans la science et dans la raison devait pousser les hommes du XVIIIème siècle à rejeter le surnaturel, donc toutes les religions révélées. Voltaire, surtout, en de courts écrits, irrévérencieux, d'une verve impitoyable, se plut à tourner en dérision les dogmes, les clergés et les pratiques religieuses. Une de ses formules favorites était: "Écrasons l'infâme", et par ce mot il entendait l'intolérance religieuse.
Toute sa vie il lutta pour la liberté des cultes et dans cette lutte, le terrible railleur se haussa jusqu'à l'indignation. Mais, si les Philosophes rejetaient les religions révélées, ils n'allaient point en général jusqu'à l'athéisme. Ils se ralliaient à ce qu'on appelle la religion naturelle, c'est-à-dire la croyance à l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'âme et à une morale qui ordonne les vertus traditionnelles.
- Mesures en faveur des Protestants.
La propagande des Philosophes en faveur de la tolérance profita aux protestants français. Ceux-ci avaient été durement persécutés dans le Languedoc vers 1750, mais l'opinion publique réprouvait ces violences. Vers 1770, les derniers protestants emprisonnés pour cause de religion furent libérés; des prêches purent se tenir ouvertement dans les campagnes; en 1776, un Genevois protestant, Necker, put devenir, en fait sinon officiellement, ministre des finances de Louis XVI.
L'Edit de tolérance de 1787 ne permit pas encore aux Protestants d'exercer les charges de l'Etat, il ne leur accorda même pas officiellement la liberté du culte public; il leur permit du moins de déclarer devant un magistrat civil les naissances, les mariages, les décès (alors que, jusque-là, il leur fallait les déclarer au curé). Ainsi le protestantisme était-il de nouveau reconnu en France. Mais s'il formait peut-être le cinquième de la population en 1600 et encore plus du dixième en 1685, il n'en formait plus, en 1789, qu'environ le cinquantième.
- Les Attaques contre La Monarchie Absolue
Adversaires du surnaturel et de l'intolérance, les Philosophes le furent aussi de la monarchie absolue. Ils rejetèrent le principe que le roi est le maître de ses sujets et qu'il peut gouverner comme il lui plaît. Mais, quand il leur fallait proposer un nouveau régime politique, ils différaient d'opinions.
- Voltaire et Montesquieu.
Pour Voltaire, assez timide sur ce point, l'idéal était le despotisme éclairé, c'est-à-dire un gouvernement ou le prince, pénétré des idées philosophiques, a en vue non sa gloire, mais le bien-être de ses sujets. Pour atteindre ce but, il aura plein pouvoir.
Montesquieu voulait un gouvernement aristocratique: I'autorité royale serait limitée par une constitution, par les États provinciaux et par les parlements; les pouvoirs locaux jouiraient d'une large autonomie et les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire seraient séparés, au lieu d'être réunis dans les mains du roi.
- Rousseau.
Son idéal était la démocratie, c'est à dire un régime ou le
peuple fait les lois; pour les appliquer, le peuple se choisit un
gouvernement et des fonctionnaires, et il les contrôle sans cesse. Un tel idéal avait pu se réaliser dans le cadre restreint de la cité antique, car il était alors possible de réunir tous les citoyens. Dans un grand Etat, il faut avoir recours à des députés. Or Rousseau, influencé par l'exemple du Parlement anglais, s'en défiait. Deux idées de Rousseau surtout enthousiasmèrent ses lecteurs: la souveraineté du peuple et l'égalité des droits.
- Mably et Condorcet
L'abbé Mably exposait sa conception de la monarchie républicaine: une monarchie dont le chef ne serait que le délégué de la nation à l'exécutif, tandis que le pouvoir législatif, devenu le pouvoir prépondérant, appartiendrait à une assemblée de représentants du peuple.
Enfin, Condorcet définissait les droits de l'homme en s'inspirant des déclarations que venaient de voter les républicains des États-Unis. En général, les partisans des droits de l'homme et de la souveraineté du peuple ne croyaient pas possible d'appliquer intégralement les principes égalitaires et d'appeler le peuple entier à la vie politique. Sur ce point, ils étaient d'accord avec les républicains d'Amérique qui avaient réservé le droit de vote aux citoyen aisés. Il leur paraissait nécessaire de maintenir les masses en tutelle.
- Egalité et Liberté
Séparés sur la forme de gouvernement, les "Philosophes" étaient du moins d'accord pour demander la suppression des privilèges, I'égalité des citoyens devant la loi et devant l'impôt et la possibilité pour chacun d'accéder à toutes les fonctions s'il en était digne.
Ils revendiquaient aussi toutes les libertés: d'abord la liberté personnelle, en vertu de laquelle un citoyen ne peut pas être arrêté sans raison. Ils voulaient d'ailleurs une réforme profonde de l'organisation judiciaire, la rédaction d'une code unique et surtout la suppression de la torture. Voltaire mena une vive campagne contre les erreurs des tribunaux et la férocité des moeurs judiciaires. Les "Philosophes" exigeaient la suppression de la traite et de l'esclavage. Ils demandaient aussi la pleine liberté de la presse et la liberté des cultes.
- L'instruction Publique
Enfin les Philosophes poussaient les gouvernements à répandre l'instruction.
A leurs yeux, donner l'enseignement était l'attribut essentiel de l'État, qui doit créer lui-même des écoles et y nommer des maîtres. Ainsi apparaissait, pour la première fois en France, I'idée de l'instruction publique. L'éducation du peuple était, dans beaucoup de régions de la France, très en retard malgré les efforts déployés par les Frères des Écoles chrétiennes. Les "Philosophes" demandaient que dans l'enseignement du second degré, comme nous dirions aujourd'hui, on donnât la première place, non au latin, selon la méthode des Jésuites, mais au français, que l'on insistât sur l'histoire des moeurs et de la civilisation, enfin et surtout, que l'on fit une large part aux sciences.
- Les Economistes
- pour la liberté économique.
Dans le domaine économique aussi, le XVlllème siècle prit pour mot d'ordre la liberté. Jusqu'alors, on le sait, les gouvernements dirigeaient toute la vie économique, contraignaient les ouvriers à se grouper en corporations, réglementaient les procédés de fabrication, élevaient des barrières douanières pour combattre la concurrence étrangère. Or, dès la fin du règne de Louis XIV, certains industriels et commerçants avaient demandé que l'Etat renonçât à ce dirigisme, qu'il laissât libre jeu à l'initiative de chacun et à la concurrence. Ceux qui adoptèrent ces théories reçurent au XVlllème siècle le nom d' "économistes". Leurs chefs furent en France un commerçant, Gournay, un médecin de Louis XV, Quesnay, et un intendant, Turgot. Hors de France, le plus célèbre fut l'Écossais Adam Smith.
Les économistes soutenaient qu'il existe des lois naturelles dans le monde économique aussi bien que dans le monde physique. De là le nom de Physiocratie, c'est-à-dire "toute-puissance de la nature", donné à leur doctrine et le nom de Physiocrates qui les désigne. Le gouvernement doit donc renoncer à réglementer la vie économique: plus de corporations, plus de règlements industriels, plus de douanes, plus d'exclusif à l'égard des colonies. Le mot d'ordre devrait être: Laissez faire (les lois économiques), laissez passer (les marchandises).
- quelques mesures libérales.
Sous l'influence des Physiocrates, le gouvernement prit des mesures en faveur des paysans et l'agriculture devint à la mode. Il autorisa aussi la fabrication jusque là interdite, des toiles de coton peintes (ou indiennes): c'est alors, vers 1760, qu'Oberkampf fonda à Jouy, près de Versailles, une manufacture d'étoffes appelées toiles de
Jouy, qui connurent une grande vogue. Plus tard, Turgot, devenu Contrôleur général, proclama l'entière liberté du commerce des grains et l'abolition des corporations.
- La propagande philosophique
Ces idées nouvelles étaient exposées dans des livres et dans les articles de l' Encyclopédie. On en parlait dans les salons et dans les Académies, c'est-à-dire les sociétés ou, dans chaque ville importante, les esprits cultivés se rencontraient pour entendre des conférences et discuter sur les sujets les plus divers. Elles furent ainsi largement diffusées, au moins dans le public éclairé des villes. Or ces idées n'allaient à rien de moins qu'à renverser toutes les institutions établies, c'est-à-dire à faire une révolution.
La Révolution française de 1789 a emprunté aux "Philosophes"
toutes ses doctrines. Sur les principes qu'ils avaient formulés et qu'elle a appliqués: liberté, égalité, souveraineté du peuple, s'est fondé et a vécu (au moins jusqu'en 1914) le monde contemporain.
- Les Français à la Veille de la Révolution
- Jeunesse de la population et essor de l'économie.
A la veille de la Révolution, la France est de loin le pays le plus peuplé d'Europe; elle a gagné 6 à 7 millions d'habitants au cours du siècle et atteint 26 millions vers I789. Les grands fléaux traditionnels ont épargné la France: plus de peste, les guerres se sont déroulées à l'étranger, la famine disparaît, les Français ne meurent plus de faim. Les conditions de vie semblent s'améliorer, la mortalité -surtout la mortalité infantile-recule.
A la veille de la Révolution les Français sont jeunes: 36 % ont moins de vingt ans, 24 % seulement ont plus de quarante ans. Par rapport au passé et aux pays voisins, la France du XVIIIème siècle est un pays riche.
L'agriculture y demeure l'activité prédominante. L'essor économique se traduit par une hausse régulière des prix qui se poursuit tout au long du siècle. Ceux qui possèdent des terres s'enrichissent grâce à la hausse du prix du blé qui reste la culture fondamentale. La main-d'oeuvre abondante, le retard des salaires sur les prix, les défrichements permettent des profits importants malgré un outillage rudimentaire et des techniques encore très traditionnelles.
De grandes routes, construites par les paysans réquisitionnés pour la corvée royale, sillonnent la France: elles relient les centres les plus actifs, mais leur réseau est encore trop lâche pour provoquer une transformation de l'économie rurale. Les communications sont lentes, et la voie d'eau demeure un moyen essentiel de voyage et de transport. Les paysans ne se préoccupent le plus souvent que de leur subsistance; ils restent isolés et ils ne sortent de leurs villages que pour le marché du bourg voisin.
Les villes se développent et témoignent de l'enrichissement d'un certain nombre de Français. Elles attirent le surplus de la population des campagnes; ainsi des provinciaux gagnent Paris. Dans les villes, la production reste très artisanale: les métiers les plus actifs sont ceux du bâtiment et du textile; le commerce est souvent alimenté par les produits de l'artisanat rural collectés par les "marchands-fabricants".
Mais c'est surtout le commerce maritime qui montre un essor extraordinaire; Nantes, Bordeaux voient s'élever de beaux quartiers construits pour les grands armateurs, les "négriers", qui s'enrichissent dans le commerce des esclaves noirs et l'importation des produits des Antilles. Avec un net retard sur l'Angleterre, de grandes entreprises métallurgiques apparaissent, comme à Indret près de Nantes ou au Creusot.
- Les privilégiés.
Une minorité de Français, les nobles, bénéficient de privilèges considérables dans le royaume. Le noble prétend appartenir à une "race" particulière dont l'origine peut remonter à plusieurs siècles ou parfoisêtre plus récente si la famille a été anoblie quelques générations auparavant. Par sa "naissance", il a hérité les vertus de ses ancêtres: le sens de l'honneur, le courage militaire et la noblesse.
Le noble est fier de ses privilèges: il est seul à pouvoir porter l'épée, il possède des armoiries. Il vit "noblement", monte bien à cheval, manie habilement les armes, mais ne peut se battre avec un roturier, ni pratiquer une activité manuelle sans risquer de déroger. Il échappe le plus souvent aux impôts royaux ou bénéficie de tarifs privilégiés. Le roi lui réserve certains emplois» dans le royaume: pour lui, les plus hauts grades de l'armée; pour lui, toutes les charges de la Cour; pour lui, les plus grands bénéfices ecclésiastiques. La noblesse vit des revenus de ses terres; elle
possède le quart du sol français. En tant que "seigneur", c'est-à-dire comme maître du sol qu'il loue au paysan en échange de redevances, le noble effectue de nombreux prélèvements en argent et en nature.
La noblesse manque d'unité: la haute noblesse possède richesse et influence sociale; elle fréquente la Cour, où elle connaît la douceur d'une vie d'oisiveté ruineuse. Dans les provinces, la petite noblesse, appauvrie, s'accroche à ses privilèges et se montre très dure à l'égard des paysans. Au cours du XVlllème siècle, la noblesse s'est taillé un rôle politique considérable: les ministres, les membres des Conseils et des Parlements, les intendants sont des nobles.
Le clergé est une grande puissance dans le royaume. Il possède 10 % des terres parmi les plus riches de France. Les revenus de ses propriétés et la dîme qu'il perçoit sur les récoltes lui assurent des ressources annuelles comparables au montant des impôts royaux directs. Prélats, chanoines, abbés des grands monastères, tous issus de la Noblesse, forment le haut clergé. A l'opposé, le bas clergé, souvent d'origine roturière, a des revenus modestes qui le rapprochent du peuple.
Les privilégiés restent à l'écart de l'essor économique de la France. A une époque où les prix montent, où il est difficile de maintenir son train de vie, ils essaient par tous les moyens de renforcer leurs privilèges et leurs revenus. C'est ce que l'on appelle la "réaction nobiliaire".
- La bourgeoisie.
La noblesse et le clergé ne comprennent que 2% des Français: l'immense majorité appartient au Tiers État. Les bourgeois, élite de ce Tiers État, habitent le plus souvent les villes; même très riches, ils sont roturiers; ils jouent un rôle essentiel dans la vie du royaume, mais ils sont loin de former un groupe social homogène.
Beaucoup de bourgeois sont rentiers, ils vivent des revenus de leurs propriétés citadines ou rurales ou encore des intérêts de l'argent qu'ils prêtent à des taux élevés. Économes, ils savent placer leur fortune: ils achètent des terres ou des immeubles. Certains d'entre eux acquièrent des seigneuries et rêvent de noblesse; mais les charges anoblissantes de membres des Parlements sont de plus en plus inaccessibles. Quelques bourgeois s'enrichissent rapidement en collectant les impôts royaux. Ces fermiers généraux, puissants et riches, mènent souvent un train de vie somptueux.
L'activité commerciale et industrielle est dominée par la bourgeoisie. Les
grands marchands qui pratiquent le commerce international avec les "Isles", c'est-à-dire les Antilles, ou l'Amérique espagnole, ont le goût du risque, et ils réclament la liberté du commerce. Les bourgeois qui fondent des entreprises industrielles souhaitent que les barrières douanières protègent leurs productions contre la concurrence étrangère, mais ils dénoncent les entraves à la liberté du commerce intérieur. C'est dans ce secteur, le plus dynamique, que se manifeste l'opposition la plus vive à la société d'Ancien Régime.
La bourgeoisie est une pépinière de techniciens qui s'intéressent à la construction des routes ou à la rénovation de l'agriculture. Ils fréquentent et animent salons et académies. Là se retrouvent tous ceux qui, issus des différents milieux de la bourgeoisie, forment la "bourgeoisie à talents": avocats, médecins, jeunes intellectuels, disciples des "Philosophes", tous passionnés de politique. Quelle que soit leur condition, les bourgeois ressentent douloureusement la barrière de la naissance» qui permet aux nobles de se réserver des postes privilégiés dans la nation. Aux revendications économiques et aux revendications sociales s'ajoutent, chez une fraction de la bourgeoisie, des ambitions politiques. Comme les
bourgeois constituent une élite intellectuelle, ils sont souvent choisis pour représenter le Tiers Etat aux États généraux.
- Le petit peuple des villes.
Le petit peuple des villes se compose de tous ceux qui, avec des conditions fort diverses, travaillent de leurs mains. Artisans et boutiquiers, compagnons et ouvriers, employés et domestiques appartiennent aussi au Tiers État.
Artisans et boutiquiers: ce sont des travailleurs indépendants; certains sont proches de la bourgeoisie, d'autres se distinguent mal des salariés. Le maître artisan occupe dans son atelier plusieurs compagnons et apprentis qui vivent dans sa maison. Souvent l'artisan est également commerçant; il s'enrichit grâce à son sens de l'épargne et parfois à la faveur de la hausse des prix. Il s'appuie sur les règlements traditionnels des corporations, pour limiter le nombre des ateliers concurrents et empêcher les compagnons de s'établir. Il redoute la concurrence des nouveaux produits industriels et n'est guère favorable à la liberté économique.
Compagnons et ouvriers: ce sont tous des salariés. Les compagnons vivent autour du maître artisan, dans le respect du maître et du règlement de la
corporation. Résignés, ils acceptent de maigres salaires, mais souffrent de
l'impossibilité de s'établir à leur compte. Quelques manufactures regroupent
300 ou 400 ouvriers qui ne peuvent quitter leur emploi sans autorisation;
mais ils bénéficient de quelques avantages tels que retraite et exemption
d'impôts.
Employés et domestiques: I'extrême complication de la justice explique
l'existence dans les villes d'un grand nombre de professions judiciaires et de petits employés constituant la basoche». Des domestiques, souvent d'origine rurale récente, assurent le service des riches, bourgeois ou nobles.
Les petits métiers de la rue prolifèrent; ils fournissent un complément de
ressources indispensable au petit peuple aux revenus très modestes, ou victime du chômage; les paysans fraîchement arrivés à la ville, souvent sans qualification professionnelle, trouvent là une solution provisoire à leur misère. Enfin, mendiants, malandrins, gens de mauvaise vie pullulent. Ils forment une population flottante vivant en marge de la société urbaine. Dans cette société disparate, seuls les artisans et les boutiquiers sont instruits et s'intéressent à la vie politique. Tous les autres vivent dans une insécurité matérielle permanente; leur préoccupation essentielle reste le pain quotidien. Aussi, dès que le prix du pain monte, sont-ils prompts à
la violence.
- Les paysans.
Les campagnes françaises sont très peuplées; 80 pour cent des Français sont des paysans. Un grand nombre d'entre eux, les "laboureurs", sont propriétaires, mais leurs terres sont souvent peu étendues. L'Église, les nobles et les bourgeois possèdent d'importantes surfaces cultivables qu'ils font exploiter par des fermiers ou des métayers. Les paysans se plaignent de la hausse des fermages; bon nombre d'entre eux ne peuvent " s'établir ": ils forment la masse des manoeuvriers ou journaliers, qui sont souvent contraints au vagabondage. Les laboureurs sont les plus favorisés des paysans.
Les charges du paysan. Quelle que soit sa condition, le paysan maudit les lourdes charges qui pèsent sur lui. Quand il a réglé son fermage ou livré la part de récolte imposée par le contrat de métayage, quand il a payé les impôts royaux directs (taille, capitation, vingtième) et indirects (gabelle sur le sel), la dîme ecclésiastique et les innombrables droits seigneuriaux en argent, en nature ou en corvées, quand il a mis de côté la semence de l'année suivante, il lui reste bien peu pour vivre. Aussi le paysan supporte-t-il avec irritation toutes les formes de tracasseries qui rendent
plus difficiles ses conditions de vie: il déteste le gabelou, le collecteur de l'impôt, le décimateur, le seigneur surtout, le seigneur qui exploite de plus en plus durement le paysan.
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29/12/07
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