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Molloy, 1951 :
Je suis dans la chambre de ma mère. C'est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j'y suis arrivé. Dans une ambulance peut-être, un véhicule quelconque certainement. On m'a aidé. Seul je ne serais pas arrivé. Cet homme qui vient chaque semaine, c'est grâce à lui peut-être que je suis ici. Il dit que non. Il me donne un peu d'argent et enlève les feuilles. Tant de feuilles, tant d'argent. Oui, je travaille maintenant,un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela n'a pas d'importance, paraît-il. Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir. Ils ne veulent pas.
Oui, ils sont plusieurs, paraît-il. Mais c'est toujours le même qui vient. Vous ferez ça plus tard, dit-il. Bon. Je n'ai plus beaucoup de volonté, voyez-vous. Quand il vient chercher les nouvelles feuilles il rapporte celles de la semaine précédente. Elles sont marquées de signes que je ne comprends pas. D'ailleurs je ne les relis pas.
Quand je n'ai rien fait il ne me donne rien, il me gronde. Cependant je ne travaille pas pour l'argent. Pourquoi alors? Je ne sais pas. Je ne sais pas grand'chose, franchement. La mort de ma mère, par exemple.
Était-elle déjà morte à mon arrivée'? Ou n'est-elle morte que plus tard? Je veux dire morte à enterrer. Je nesais pas. Peut-être ne l'a-t-on pas enterrée encore. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui ai sa chambre. Je couche dans son lit. Je fais dans son vase. J'ai pris sa place.
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En attendant Godot, 1953 :
VLADIMIR. -Quand j'y pense ... depuis le temps... je me demande...ce que tu serais devenu... sans moi ...
(Avec décision.) Tu ne serais plus qu'un petit tas d'ossements à l'heure qu'il est, pas d'erreur.
ESTRAGON (piqué au vif). - Et après ?
VLADIMIR (accablé). - C'est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité) D'un autre côté, à quoi
bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.
ESTRAGON. - Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.
VLADIMIR. - La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait
beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s'acharne sur sa
chaussure.) Qu'est-ce tu fais ?
ESTRAGON. - je me déchausse. Ça ne t'est jamais arrivé, à toi ?
VLADIMIR. - Depuis le temps que je te dis qu'il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m'écouter.
ESTRAGON (faiblement). - Aide-moi
VLADIMIR. - Tu as mal ?
ESTRAGON. - Mal ! Il me demande si j'ai mal
VLADIMIR (avec emportement). - Il n'y a jamais que toi qui souffres Moi je ne compte pas. je voudrais
pourtant te voir à ma place. Tu m'en dirais des nouvelles.
ESTRAGON. - Tu as eu mal ?
VLADIMIR. - Mal ! Il me demande si j'ai eu mal
ESTRAGON (pointant l'index). - Ce n'est pas une raison pour ne pas te boutonner.
VLADIMIR (Se penchant). - C'est vrai. (Il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses.
ESTRAGON. - Qu'est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.
VLADIMIR (rêveusement). - Le dernier moment... (Il médite.) C'est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?
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Nouvelles et Textes pour rien, 1955 :
La Fin
Ils me vêtirent et me donnèrent de l'argent. Je savais à quoi l'argent devait servir, il devait servir à me faire démarrer. Quand je l'aurais dépensé je devrais m'en procurer d'autre, si je voulais continuer. Même chose pour les chaussures, quand elle seraient usées je devrais les faire réparer ou m'en procurer d'autres, ou continuer à pied, si je voulait continuer. (...) Les vêtements - chaussures, chaussettes, pantalon, chemise, veste et chapeau - n'étaient pas neufs, mais le mort avait dû être à peu près de ma taille. C'est-à-dire qu'il avait dû être un peu moins grand que moi, un peu moins gras, car les vêtements ne m'allaient pas aussi bien au commencement qu'à la fin. (...) Il avait dû s'endimancher pour aller à la consultation, pour la première fois peut-être, n'en pouvant plus. Quoi qu'il en soit le chapeau était un melon, en bon état. Je dis, Reprenez votre chapeau et rendez-moi le mien. J'ajoutai, Rendez-moi mon manteau. Ils répondirent qu'ils les avaient brûlés, avec mes autres vêtements. Je compris alors que ce serait bientôt fini, enfin assez bientôt.
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