ELLIT

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LITTERATURE FRANCAISE
XIIème >< XXème siècle

Extrait
Victor Hugo, Ruy Blas, 1838. Acte III, sc. 2

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Ruy Blas, premier ministre du roi d’Espagne, surprend les conseillers du roi en train de se partager les richesses du royaume.

RUY BLAS, survenant.

Bon appétit, messieurs !

– Tous se retournent. Silence de surprise et
d'inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les
bras, et poursuit en les regardant en face.

Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n'avez pas honte et vous
choisissez l'heure,
L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure !
Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après
!
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur,
Tout s'en va. – nous avons, depuis Philippe
Quatre,
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre;
En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg;
Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg;
Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
De côte, et Fernambouc, et les montagnes
bleues !
Mais voyez. – du ponant jusques à l'orient,
L'Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme,
La Hollande et l'anglais partagent ce royaume;
Rome vous trompe; il faut ne risquer qu'à
demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
La France pour vous prendre attend des jours
propices.
L'Autriche aussi vous guette. Et l'infant
bavarois
Se meurt, vous le savez. – quant à vos
vice-rois,
Médina, fou d'amour, emplit Naples
d'esclandres,
Vaudémont vend Milan, Leganez perd les
Flandres.
Quel remède à cela ? – l'État est indigent,
L'état est épuisé de troupes et d'argent;
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses
colères,
Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les
galères.
Et vous osez ! ... – messieurs, en vingt ans,
songez-y,
Le peuple, – j'en ai fait le compte, et c'est ainsi !

Portant sa charge énorme et sous laquelle il
ploie,
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de
joie,
Le peuple misérable, et qu'on pressure encor,
A sué quatre cent trente millions d'or !
Et ce n'est pas assez ! Et vous voulez, mes
maîtres ! ... –
Ah ! J'ai honte pour vous ! – au dedans,
routiers, reîtres,1
Vont battant le pays et brûlant la moisson.
L'escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c'était peu de la guerre des princes,
Guerre entre les couvents, guerre entre les
provinces,
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres;
L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux,
mais pas d'oeuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L'Espagne est un égout où vient l'impureté
De toute nation. – tout seigneur à ses gages
À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, sardes, flamands, Babel est dans
Madrid.
L'alguazil2, dur au pauvre, au riche s'attendrit.
La nuit on assassine, et chacun crie: à l'aide !
– Hier on m'a volé, moi, près du pont de Tolède
! –
La moitié de Madrid pille l'autre moitié.
Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde, espagnols que
nous sommes.
Quelle armée avons-nous ? À peine six mille
hommes,
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des
montagnards,
S'habillant d'une loque et s'armant de poignards.
Aussi d'un régiment toute bande se double.
Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble
Où le soldat douteux se transforme en larron.
Matalobos3 a plus de troupes qu'un baron.
Un voleur fait chez lui la guerre au roi
d'Espagne.
Hélas ! Les paysans qui sont dans la campagne
Insultent en passant la voiture du roi.
Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d'effroi,
Seul, dans l'Escurial4, avec les morts qu'il foule,
Courbe son front pensif sur qui l'empire croule !
– Voilà ! – l'Europe, hélas ! Écrase du talon
Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon.
L'état s'est ruiné dans ce siècle funeste,
Et vous vous disputez à qui prendra le reste !
Ce grand peuple espagnol aux membres
énervés,
Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous
vivez,
Expire dans cet antre où son sort se termine,
Triste comme un lion mangé par la vermine !


1. Les routiers et les reîtres sont des soldats mercenaires.
- 2. L’alguazil est un agent de police ou de justice espagnol.
- 3. Matalobos est un bandit renommé. - 4. L’Escurial est le
château où vit le roi d’Espagne.

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4/12/01
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